Au fond d'une vallée verte, entre deux montagnes qui ressemblaient à des oreillers, il y avait un petit village de maisons en pierre. Et chaque soir, quand le soleil allait se coucher, les dragons descendaient des collines pour allumer les lanternes.
C'était le plus beau moment de la journée. Les grands dragons ouvraient la gueule et… FOUOUOUF! Une flamme orange jaillissait, et une à une, les lanternes du village s'allumaient. Les enfants applaudissaient. Les parents souriaient. Et tout le monde savait que c'était l'heure de rentrer souper.
Parmi les dragons, il y en avait un tout petit, vert comme une émeraude, avec des ailes qui ressemblaient à deux feuilles d'érable. Il s'appelait Tison.
Tison rêvait de cracher le feu comme les grands. Tous les soirs, il prenait une énorme inspiration, gonflait ses joues, fermait les yeux très fort et…
Pfft.
Rien qu'une petite poignée d'étincelles dorées, douces et tièdes, qui dansaient dans l'air comme des lucioles, puis s'envolaient.
— Ce n'est pas du feu, ça! riaient les autres jeunes dragons. Ce sont des chatouilles!
Un soir, Tison a eu tellement de peine qu'il est allé se cacher dans la forêt, derrière une grosse roche couverte de mousse. C'est là que Rosalie l'a trouvé.
Rosalie habitait la dernière maison du village. Elle portait toujours son imperméable jaune et ses bottes rouges, même quand il ne pleuvait pas, parce que c'étaient ses vêtements d'aventure.
— Pourquoi tu te caches? a-t-elle demandé doucement. — Parce que je ne sais pas cracher le feu, a reniflé Tison. Regarde.
Il a soufflé. Pfft. Une pluie d'étincelles dorées est retombée tout autour de Rosalie, sur ses tresses, sur ses mains. Elles étaient chaudes, mais elles ne brûlaient pas. Elles chatouillaient.
Rosalie a éclaté de rire. — Mais c'est magnifique! — C'est inutile, a soupiré Tison. — Rien de ce qui est beau n'est inutile, a dit Rosalie. Il faut juste trouver à quoi ça sert.
Et justement, ce soir-là, c'était la Fête des lanternes de papier.
Une fois par année, les gens du village fabriquaient des centaines de lanternes en papier de soie : des rondes, des longues, des roses, des bleues, avec des étoiles découpées dedans. On les accrochait partout, des fenêtres jusqu'aux branches des arbres. C'était la plus belle nuit de l'année.
Mais il y avait un problème. Un gros problème.
Quand le premier grand dragon s'est approché pour allumer la première lanterne… FOUOUOUF! La flamme était si forte que la lanterne de papier s'est envolée en fumée.
— Oh non! a crié tout le village.
Le deuxième dragon a essayé, plus doucement. FOUF! Même chose. Le troisième a soufflé si timidement qu'il n'a rien allumé du tout. Les grands dragons se regardaient, bien embêtés. Leurs flammes étaient faites pour les grosses lanternes de fer, pas pour le papier de soie.
La nuit tombait. Les enfants commençaient à avoir froid. La fête allait être annulée.
C'est alors que Rosalie est arrivée en courant sur la place, une lanterne de papier dans les mains et Tison sur les talons.
— Essaie, a-t-elle chuchoté. Juste un petit pfft.
Tison a regardé tous ces gens. Les grands dragons. Les jeunes dragons qui riaient de lui. Il a pris une petite inspiration (pas une énorme, juste une petite) et il a soufflé.
Pfft.
Les étincelles dorées se sont posées au cœur de la lanterne, tout doucement… et la lanterne s'est allumée. Pas de flamme qui dévore. Juste une lumière chaude et ronde, comme un petit soleil endormi.
Le village est resté silencieux une seconde. Puis tout le monde a applaudi. — Encore! Encore!

Alors Tison s'est envolé. De lanterne en lanterne, de fenêtre en fenêtre, de branche en branche, il a soufflé ses étincelles. Pfft. Pfft. Pfft. Et la place s'est remplie de lumières douces, roses, bleues et dorées, qui se balançaient dans la nuit comme des bulles de rêve.
Les grands dragons, couchés sur les collines, regardaient le petit Tison avec fierté. Et les jeunes dragons, eux, ne riaient plus du tout. Ils avaient la bouche grande ouverte.
Quand la fête a été finie, Tison a raccompagné Rosalie jusqu'à la dernière maison du village. Dans sa chambre, sur le bord de la fenêtre, il y avait une toute petite lanterne de papier : la sienne.
— Tu veux bien? a demandé Rosalie.
Tison a soufflé un dernier pfft, le plus doux de tous. La petite lanterne s'est allumée et elle a rempli la chambre d'une lueur dorée.
— Tu sais, a dit Rosalie en se glissant sous sa couette, chacun a sa façon de briller. Les grands dragons font de grandes flammes. Toi, tu fais de la lumière qui ne fait pas peur.
Tison s'est roulé en boule sur le rebord de la fenêtre, à côté de la lanterne. Ses ailes de feuilles se sont repliées. Ses yeux se sont fermés.
Et toute la nuit, dans la chambre de Rosalie, la petite lanterne a brillé, douce et tiède, comme un souffle de dragon qui veille.
Bonne nuit, Tison. Bonne nuit, Rosalie.


